Acte 12 des gilets jaunes à Montpellier – Chute de tension

Aujourd’hui, c’est sous un temps pluvieux que s’est réunie ce samedi 2 février 2019 la manifestation des gilets jaunes à Montpellier. Exploit tout à fait surprenant en ces conditions météorologiques, entre 1500 et 2000 personnes se rejoignent entre la place de la Comédie et la Préfecture et forment un cortège qui quitte aussitôt le centre-ville en évitant la gare. La foule s’étale sur les boulevards et file vers le quartier du Millénaire dans une ambiance joyeuse et musicale malgré la légère bruine. Les gens bavardent, échangent leurs idées sur le mouvement, sur l’actualité politique. Foule protéiforme, où l’on peut croiser tout ce qu’est la France de chez nous, les héraultais. Même si Montpellier est devenue une métropole, qu’elle s’est embourgeoisée et gentrifiée, peuplée de néos venus d’horizons divers, et qu’elle est comme toujours traversée par son cortège national mouvant d’étudiants, c’est ce peuple là que l’on retrouve d’abord dans toute sa diversité : des profs, des retraités, des jeunes, des étudiants, des artisans, des employés, des fonctionnaires, mais des gens d’ici. Ils vivent à Montpellier, ou à Lodève, Clermont-l’Hérault, Aniane, Sommières, Cournonterral, Quissac, Soubès, Béziers, Agde, et j’en passe. C’est comme retrouver cette ambiance de l’été dans les villages où chante notre accent, des promenades et des bronzettes à Palavas, des encierros à Mauguio, des après-midi à la rivière ou au Pic Saint Loup. Tout le monde est là, tout le monde se mêle, dans une heureuse harmonie.

Le cortège rejoint le centre commercial Odysseum, œuvre monumentale héritée de Frêche et de sa folie des grandeurs, nouvel épicentre économique auto-proclamé en grande pompe par la feu agglomération montpelliéraine, vitrine fourre-tout entre marques pseudo-luxueuses, Géant Casino, Apple, Ikéa, Starbucks et autres franchises par dizaines. Comme un pied-de-nez, le cortège se fait plus bruyant, dans les allées tantôt couvertes tantôt bruinées, où les échos encouragent les chants. Les “ahou” retentissent, cri hérité de la culture du black bloc et qui se répand aujourd’hui dans l’usage commun de la manifestation, entonné par tous. Les gens qui adoptent cette technique de manifestation sont parallèlement aujourd’hui de plus en plus nombreux dans la foule et se tiennent prêts à décliner en actes toutes les possibilités (résistance violente contre les forces de l’ordre, dégradations de symboles de l’État ou du capitalisme, et majoritairement résistance passive et pacifique) permises par la démarche sans forcément se revendiquer anarchistes ou affiliés à un courant de pensée politique. En outre, une grande partie des personnes présentes est venue avec un masque et des lunettes, surtout les jeunes. La jeunesse éclairée, en lutte, est très représentée, et s’imprègne petit à petit de ces nouveaux codes qui lui permettent de défier le système par la rue. Je discute avec deux jeunes hommes issus des mouvements de squat montpelliérain, qui ne cessent de rebondir sur les précédentes violences policières et redoutent l’issue de la manifestation. “En même temps, qu’est-ce que tu veux, c’est la BAC… des repris de justice… Il y en a qui sont ok, mais y en a plein c’est des racailles, ils vont les chercher en prison et les enrôlent en passant l’ardoise sur leur casier…”

Mais jusque là, aucune présence policière, la manifestation se déroule sans connaître le moindre souci et finit par reprendre le chemin du centre-ville en bloquant les voies rapides qui joignent Montpellier à ses plages, sous des tonnerres de klaxons sympathiques. Dans ce bouchon monumental, contrairement aux premières semaines de blocages routiers, personne ne s’agace, rien ne détonne ni ne dément la réelle popularité du mouvement des gilets jaunes dans la région. Car aujourd’hui, en réalité, un peu tout le monde s’y retrouve, ou à minima, connaît quelqu’un qui en est.

Après la traversée d’Antigone, autre verrue héritée de Frêche avec l’aimable participation néo-néo-classique de l’architecte Ricardo Bofill, on retrouve finalement cet écusson médiévalo-haussmannien, où le cortège intrépide vient, après avoir joyeusement fendu la Comédie, se rassembler sur la place de la Préfecture, sous la même pluie légère qui n’a cessé de l’accompagner. Sur les lieux, les commerces, cafés et restaurants se hâtent de rentrer leurs terrasses, parfois avec l’aide bienvenue de gilets jaunes. Comme d’habitude, les CRS sont là, postés sur leur éternelle ligne barrant l’accès de la place du marché aux Fleurs et de la rue de l’Université.

Le sempiternel rituel cérémonieux et théâtral s’est perpétué, mais peut-être bridé par la pluie, le froid et le long parcours. Les manifestants les plus audacieux se sont massés, tous rutilants de discours et d’invectives, contre les lignes de CRS, où de petites vagues se sont succédées pendant quelques dizaines de minutes. Inhabituellement longues. Pourtant, depuis le terre-plein des ultras, des pétards ont éclaté, quelques feux d’artifices, quelques bouteilles ont volé contre les boucliers des CRS, sans réaction. Puis de molles sommations ont eu lieu et une ou deux lacrymogènes maladroitement lancées à la main n’ont suffi à disperser qui que ce soit. Mais ceux qui hésitaient à rester ont fini par partir petit à petit. Tout le monde attend, mais rien ne s’ensuit.

J’en profite pour discuter avec un type qui vient se blottir près de moi sous un auvent, s’abritant pour rouler avec difficulté un joint humide. Il vient d’arriver, en retard comme toujours avoue-t-il, car comme tous les samedis il accompagnait auparavant ses fils à leur tournoi sportif. Habitant les environs d’Agde, ce trentenaire travaillant dans l’artisanat, a tenu à faire tout de même le déplacement, comme chaque week-end. Bien que vêtu d’un sweat à capuche noire, masque et lunettes à portée de main, il n’est pas là pour casser et se revendique pacifiste, mais engagé. “Je continue de venir parce qu’il y a trop d’injustices. Les gens galèrent et le pouvoir ne veut rien voir alors il faut faire du bruit.” Le jeune homme sera là pour tenir les rues face aux forces de l’ordre. Il s’est investi dans le mouvement dès son commencement, en occupant notamment le péage de Bessan (43 personnes interpelées après qu’il fut finalement incendié le 18 décembre) avant de participer aux cortèges de Béziers, Nîmes et Montpellier. Il évoque une femme présente sur le péage, placée en détention provisoire après l’incendie, alors qu’elle a cinq enfants à charge.

Un curieux grabuge finit par nous interrompre. Un ligne de CRS apparaît dans la rue Saint-Guilhem, attenante à la place, et provoque un mouvement de foule soudain. Les plus rompus craignent un effet de nasse et entraînent lentement le cortège vers la place Jean Jaurès où vient tout de suite faire barrage, mais sans violence, un nouvel escadron. Pas de tirs de LBD, ni de lacrymo sur cette place qui est habituellement l’un des premiers épicentres des affrontements. Tous ceux qui n’ont pas pu passer descendent par les petites ruelles, sans heurts ni aucune dégradation. Il est à noter qu’il y a un changement clair dans l’attitude des forces de l’ordre, qui n’ont pas cherché à disperser violemment la manifestation sur la place de la Préfecture ni dans les rues attenantes comme à l’accoutumée, à l’aide de moult grenades lacrymogènes et assourdissantes. Changement, qui se retrouve dans la gestion globale de cette fin de manifestation.

Dans cette descente progressive vers la place de la Comédie, les forces de l’ordre sont d’abord restées extrêmement passives et ont joué un rôle strictement géostratégique en avançant par petites lignes et sectionnant le trajet de redescente pour obliger les manifestants à emprunter les ruelles qui ne se prêtent ni aux affrontements ni aux dégradations. Il ne reste plus que cinq ou six cent personnes, des contestataires, et la partie restante de la manif. Tout le monde se retrouve progressivement rue de la Loge, en aval des troupes cette fois. Les black bloc offensifs se rassemblent en première ligne, des feux d’artifices, quelques bouteilles, fusent, et derrière eux ce qui reste de la manifestation fait soutien de près par des chants et des invectives. Mais la violence n’est vraiment pas extrême, pas de pavés lancés, pas de dégradations, de poubelles brûlées ni de vitrines explosées. Au bout de quelques chants, entonnés par toute la foule, les premières vraies salves de grenades lacrymogènes fusent enfin et expulsent tout le monde sur la Comédie, dans la panique. Cela a pour effet de disperser les derniers qui se hasardaient encore là sans conviction et d’isoler les protestataires en sécurisant la place. Une ligne de CRS arrive rapidement depuis la gare et vient quadriller un axe habituellement chaotique. Mais toujours pas de LBD, ni de grenades défensives…

Les forces de l’ordre temporisent et laissent à nouveau une partie des manifestants quitter les lieux. Bientôt, l’intervention finale sera rapide et nette. Une grande partie des manifestants se disperse après le timide assaut de la Comédie. Celle qui reste se rassemble à l’entrée de l’Esplanade, environ 200 personnes, dont une grande partie ne manifeste aucune violence physique, mais juste des invectives et des insultes. De plus, même parmi les plus virulents, personne n’a eu le temps de faire ni d’emporter de pavés ou autres projectiles. D’autres sont restés là en observateurs, tel ce couple de quadras venus de Clermont-l’Hérault, très impliqués dans le mouvement local, et qui commentent d’un œil inquiet l’avancée progressive des forces de l’ordre tandis que la BAC veille sur les côtés de la place, en renfort. Bientôt, plusieurs fourgons et une très grande ligne de CRS viennent isoler le noyau dur de la contestation, soixante à quatre vingt personnes, et le prendre en chasse sous une rafale de lacrymogènes un peu disproportionnée. Bilan deux interpellations. Jusqu’à cette dispersion, aucun dégât dans le centre-ville, pas de feux, pas de blessure grave, pas de scènes d’affrontements chaotiques à distance, pas de vitrines brisées. Un épisode qui contraste donc avec les précédentes semaines de contestation.

Le rendez-vous du samedi récolte-t-il les “fruits” de sa persistance ? Le gouvernement, qui semblait jouer à fond la carte de la peur en optant pour une stratégie de maintien de l’ordre agressive, misant sur l’essoufflement hivernal de ce mouvement clivé sur sa propre violence, est-il en train de réaliser la sous-estimation de son potentiel inné ? La blessure à l’œil de Jérôme Rodrigues, figure pacifiste des gilets jaunes, le week-end dernier, a sans doute contribué à l’obligatoire fixation sociétale et médiatique sur la question des violences policières. Mais avec une mobilisation qui devient pluriforme et parvient à adhérer toutes les classes sociales du quotidien, celles qui se côtoient, et s’acceptent, vivent ensemble au sein d’un même territoire, n’était-ce pas couru d’avance ?

Avec cet acte XII, à Montpellier, on peut constater un changement à la fois dans l’attitude des forces de l’ordre et des manifestants. Il est certain que les premières ont attendu de longues minutes et réagi mollement à l’agglutinement final de la manifestation, ce qui contraste avec la réaction sévère qui eut lieu lors des précédents épisodes. En temporisant leurs charges et leur gestion des lieux, avec une BAC beaucoup moins présente, un usage plus raisonnable des lacrymogènes et des grenades défensives, elles ont entraîné une altération progressive du nombre des manifestants contestataires plutôt que d’entraîner l’ensemble de la manifestation au milieu d’un déchaînement répressif.

En écho, la réponse des black bloc – dont les éléments violents étaient sans doute moins nombreux – et manifestants engagés dans une forme de “résistance” s’est aussi montrée graduelle et n’a pas entraîné de dégradations majeures ni d’effet de foule violent. Car comme les récents mouvements sociaux en France semblent le démontrer, la majorité de manifestants qui se mue en contestataires n’apparaît pas forcément comme systématiquement violente, mais comme une force solidaire engagée pour ses convictions politiques et cependant prête à cautionner sans forcément soutenir l’usage de la violence par d’autres. Il est certain que face à cette attitude la réaction des forces de l’ordre est primordiale et peut agir comme détonateur lorsqu’elles-mêmes envoient un message qui est compris comme “violent” par tous. Trop souvent ces dernières semaines, en témoignent les épisodes de casse, on put constater que l’occasion fit le larron. En réaction à ce qui fut perçu comme une injustice (l’empêchement par une répression agressive de manifester sur la voie publique), la manifestation se muait plus naturellement et massivement en une contestation violente et débridée. Aujourd’hui, la retenue des forces de l’ordre semble avoir pondéré cette aspiration qui semblait inévitable, au grand étonnement des manifestants qui se sont souvent demandé quand tout allait enfin partir en drame.

A moins que ce ne soit la pluie ?

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