Acte 18 des Gilets jaunes – Montpellier noire de monde

Samedi 16 mars 2019, place de la Comédie, Montpellier – Les samedis se suivent et ne se ressemblent pas. Jamais, depuis le début de la mobilisation des gilets jaunes, la place de la Comédie n’avait paru si pleine avant même le départ du cortège. Pour cet acte 18, annoncé partout comme l’ultime manifestation de ce mouvement atypique et indomptable, les panneaux de revendications sont revenus en force pour cingler le déni politique et social du gouvernement et de sa majorité. Au cynisme de la répression étatique, à l’hystérie collective des éditocrates et leurs déferlements hebdomadaires d’amalgames les plus divers et extrêmes, c’est par une bonne humeur générale et des témoignages d’espérance que répond la foule, qui entonne ses habituels chants anti-macroniens dans la joie avant de se mettre lentement en branle.

Au même moment, un peu plus loin, commence à se masser un curieux cortège de vélos, d’étudiants, de jeunes, de petites familles au complet, de retraités. Quelques gilets jaunes s’y mêlent, mais on n’est pas non plus exactement dans la même population. Comme si l’on se trouvait sur l’autre versant de la classe moyenne, celui qui s’en sort un peu mieux. La marche pour le climat se réunit, dans une ambiance un peu moins criarde certes, mais déterminée. Les revendications sont quelque peu différentes, moins clivantes sur les sujets économiques ou sociaux, naturellement, mais on peut quand même observer une certaine convergence d’esprit sur quelques sujets : la surexploitation de la planète est un parallèle de celle de l’homme, l’hypercapitalisme est montré du doigt. Il faut un changement majeur, de politique, de fonctionnement, de système.

La mule du pape - Andrea Valle

Les deux cortèges partent en directions opposées mais finissent vite par se rejoindre pour faire un bout de route ensemble. C’est l’occasion d’une haie d’honneur des gilets jaunes massés sur le boulevard du Jeu de Paume, qui laissent passer sous les applaudissements les huit mille participants de la marche pour le climat (ce qui prendra plus de vingt minutes). On échange entre manifestants des deux cortèges, certains se mêlent les uns aux autres. Finalement, les gilets jaunes ferment la marche et un immense cortège unique se dirige maintenant vers l’avenue de Toulouse par la rue Chaptal. A l’arrière, on chante toujours, on scande des slogans, ça pousse des “ahou” endiablés ; sur l’avant de la manif, c’est ambiance un peu plus familiale. Pour la première fois, les gilets jaunes profitent d’un encadrement policier pacifique et d’une sécurisation du cortège sur les axes routiers dangereux, la marche pour le climat ayant été déclarée.

Sur l’avenue de Toulouse, c’est la confusion. Une partie des gilets jaunes continue de suivre la marche pour le climat, qui a pour finalité de se masser dans le parc Montcalm. De grands débats entre manifestants fluo s’engagent, au beau milieu de la route. “Non mais vous êtes fous! Hého! Allez les chercher!! Nous on retourne en ville, on va pas faire la fête au parc, ça va pas ?” Après quelques minutes, les deux marches finissent donc par se séparer et les gilets reprennent le chemin du centre-ville où les attendent une partie d’entre eux qui ont fini par se perdre entre les cortèges et à ne plus rien suivre du tout. Tout le monde se retrouve sur la place de la Préfecture, comme d’habitude.

 © La mule du pape - Andrea Valle

 

 © La mule du pape - Andrea Valle

C’est là qu’on peut jauger au mieux la composition de ce qui va devenir la manif sauvage, et prendre le pouls de la réaction policière qui s’engage. Aujourd’hui, ça semble en fait plutôt calme. Sur le terre plein, très peu de black bloc. La plupart doit sans doute être à Paris où au même moment l’insurrection bat son plein. La foule demeure massive, pendant de longues minutes devant les lignes des forces de l’ordre immobiles. On chambre, on chante. Mais curieusement, aucune bouteille, aucun pétard n’éclate sur les CRS.

 © La mule du pape - Andrea Valle

Un mouvement de foule se fait vers Saint Guilhem. Les manifestants avancent vers les CRS qui reculent doucement. Une bouteille s’éclate aux pieds de l’un d’entre eux. Ce sera la raison de la dispersion violente de cette foule de plusieurs milliers de personnes. Les hommes en bleu engagent le combat à coup de matraque, de pieds au cul, de gaz lacrymogène, et tiens pourquoi pas, de quelques grenades de désencerclement, sur des manifestants clairement pacifistes qui l’instant d’avant se tenaient devant eux les bras levés. Quelques black bloc interviennent pour tenter de les freiner, et leur renvoyer les palets de lacrymo qui massivement étouffent ceux qui les fuient en courant.

 © La mule du pape - Andrea Valle

Le plan est désormais bien rôdé. Ceux qui ne résistent pas s’en vont, petit à petit, retourner vers la place de la Comédie avant de se disperser et de rentrer chez eux les yeux rougis, et les autres, toujours plus nombreux chaque semaine, se massent dans la rue Foch pour jouer à chat avec la police et la gendarmerie. Devant le jardin du Peyrou, un jeune homme qui nargue les policiers se fait courser, interpeler dans une charge éclair puis traîner au sol sous les yeux de sa compagne. Les gens résistent, pourtant, font face, avant de s’enfuir sous la pression des gaz. Cette semaine, la moindre présence des black bloc a rendu la tâche plus aisée aux forces de l’ordre. Une manif sauvage complètement désorganisée qui va s’étouffer d’elle même dans des petites rues du centre où les policiers n’hésitent pas à les segmenter et nasser violemment. Pourtant, même séparés, les manifestants parviennent à se retrouver sur la place de la Comédie, mêlés aux flâneurs habituels de ces samedis après midis ensoleillés dans le centre ville, qui font des yeux écarquillés devant l’étrange scène qui se produit. Un escadron de la BAC avance en pointant leurs armes vers la foule qui mélange badauds et gilets jaunes. C’est la panique, tout le monde se met à courir. Du gaz est envoyé, des lignes de CRS avancent, la manif sauvage s’enfuit, poursuivie par les gaz et les hommes en bleu.

 © La mule du pape - Andrea Valle

 

 © La mule du pape - Andrea Valle

Aujourd’hui, les cagoulés que le gouvernement se plaît à présenter comme des extrêmes étaient moins nombreux. La manifestation fut donc moins violente, avec moins de casse (ceci dit que restait-il à casser dans le centre-ville après les deux actes précédents?), moins d’affrontements directs. Cependant, la stratégie des forces de l’ordre n’en a pas été moins directe et agressive, débridée. Des scènes de policiers qui perdent leurs nerfs, comme lors de cette dispersion où un homme est arbitrairement frappé, et un street médic violemment éjecté, on en voit de plus en plus chaque semaine. En l’absence des éléments les plus violents, on aurait pu se contenter de protéger ce qui devait l’être. Mais comme à l’habitude, la gestion de foule destinée au mouvement des gilets jaunes porte clairement un message offensif et stigmatisant, qui génère et aboutit à ce que l’on désigne souvent comme la “radicalisation” d’individus, mais qui est de fait l’entérinement d’un sentiment d’injustice, d’humiliation et d’oppression dont la catharsis passe par une opposition et une révolte perçues comme légitimes.

La stratégie du gouvernement est contre-productive pour la résolution de cette crise. Tout comme le fait, pour la classe dominante, de fermer les yeux sur ce que sont les mouvements sociaux dans leur réalité la plus pure. Ils sont des phénomènes naturels et inhérents à toutes sociétés humaines, qui se produisent lorsque la concentration des richesses et du pouvoir est telle entre les mains d’une classe, que les besoins élémentaires des plus fragiles commencent à n’être plus assurés. Dans un pays où 14% de la population est pauvre, comment s’étonner d’un mouvement tel que les gilets jaunes qui porte haut des revendications politiques et sociales primordiales pour l’équilibre de notre société et la résolution des défis auxquels l’homme est confronté au XXIème siècle: redistribution des richesses, état social, urgence climatique, hyperconsommation, inclusion démocratique, probité politique… Un mouvement qui ne veut pas d’un leader, lassé d’être mal dirigé ; qui ne veut pas de représentants, dégoûté de voir ses convictions trahies ; et qui ne baissera pas les bras face à la répression, car déjà fort habitué à la violence sourde d’une société qui ne fait plus rien de sensé pour aider et inclure les plus vulnérables.

Ce samedi, la convergence des luttes n’était pas vraiment palpable, entre ces deux cortèges si différents mais qui se sont rejoints pour une petite heure de marche, lors de laquelle des échanges se sont quand même faits. Surtout, il y avait une volonté de la part des gilets jaunes de montrer patte blanche et d’honorer, ceux qui comme eux, ont choisi d’aller dans la rue pour porter haut leurs voix et leurs idées. De montrer qu’ils ne sont pas la “horde de factieux“, les derniers de cordée, fainéants, réfractaires, antisémites, racistes, qu’on a présenté dans les médias. Qu’ils sont ce tout le monde que tout le monde croise partout. Et même si les deux cortèges se sont finalement séparés, que les marcheurs du climat sont allés tranquillement passer à l’ombre des arbres du parc Montcalm le reste de leur après midi pendant que les gilets jaunes retournaient gaiement en ville prendre leur dose de gaz hebdomadaire, on a pu sentir que si la forme différait, un fond véridique liait tout le monde. C’est l’humain, et le nécessaire renouvellement de son mode de vie face aux enjeux contemporains, qui sont au centre des mouvements sociaux actuels en France.

Tistet Védène, pour la mule du pape.

Photos: Andrea Valle