Comment des militants tentent d’instrumentaliser les gilets jaunes héraultais

Le 27 juin dernier se tenait à Montpellier une conférence de presse réunissant représentants syndicaux (FO, SCUM, Sud Education 34, SNES Education 34) et organisations politiques (Parti de Gauche, UCL, La Libre Pensée), des gilets jaunes (Convergence 34, et le rond point Près d’Arènes), ainsi que la députée LFI Muriel Ressiguier et la maire de Murles, en soutien à Sabine Raynaud, enseignante engagée contre la Loi Blanquer, qui s’était vue interpellée le 15 juin lors d’une action péage gratuit à Béziers, alors qu’elle distribuait des tracts contre les réformes de l’éducation.

Dans un premier temps, nous relayions cette conférence, avant que des informations entrant en contradiction avec les éléments présentés lors de celle-ci ne nous soient parvenues. En effet, les intervenants successifs présentaient, pour certains peut-être malgré eux, des faits qui ne correspondent pas exactement à la réalité.

Des faits réels

Retour sur cette journée du 15 juin. Sabine Raynaud a bel et bien été interpellée lors de l’action à Béziers. Alors que des gilets jaunes quittaient le péage, dont l’enseignante, tandis que d’autres semblaient résolus à y demeurer, des véhicules de la gendarmerie sont arrivés à toute vitesse. Les gendarmes se sont jetés sur Sabine Raynaud, qui est tombée au sol et a tenté de prendre la fuite, puis a été interpellée. Deux gilets jaunes se sont alors interposés pour tenter de la défendre. Ces deux personnes ont subi de graves violences lors de l’intervention des gendarmes.

L’une d’entre elles, F., a été menottée puis rouée de coups au sol, et a eu deux côtes cassées, une fêlée, et plusieurs vertèbres déplacées ainsi qu’une possible atteinte sur un poumon. On lui a prescrit un mois d’ITT. L’autre interpellé, E., a eu son épaule déboitée. Les trois ont été placés en audition libre à Poussan suite à leur interpellation. Ils ont alors reconnu en flagrance les faits qui leur étaient reprochés : dissimulation du visage, participation à un groupement en vue de commettre des dégradations ou des violences, rébellion en réunion, et dégradations.

Lors de la conférence de presse, une représentante FO explique “prendre position pour que soient levées les poursuites” contre l’enseignante. Un représentant de l’Assemblée Éducation 34, parle ensuite d’un risque de “lourdes peines“, tandis que le représentant du SNES “réclame l’abandon de toutes ces poursuites“. A la fin de la conférence, Sabine Raynaud présente les faits de cette manière : “J’ai été brutalement arrêtée pendant une opération gilets jaunes péage gratuit, j’avais un foulard sur la bouche pour symboliser la loi Blanquer qui fait taire les enseignants. Je distribuais des tracts qui défendaient l’école et les services publics et qui donnait les raisons de la grève […] Pour cet acte de protestation pacifique, et alors que je n’ai aucun antécédent judiciaire, je suis sous le coup de cinq chefs d’inculpation au pénal. J’ignore pour l’instant ceux qui seront finalement retenus, et j’attends ma convocation au tribunal de Béziers. Si je suis condamnée, je risque gros, je risque également de passer en commission disciplinaire et d’être sanctionnée professionnellement.

Une présentation inexacte de la part de Convergence 34

Cette présentation des faits, si elle se base sur une réalité, est cependant assez floue pour laisser croire que des poursuites ont été engagées, ainsi que l’ont évoqué les divers intervenants ayant pris la parole avant l’enseignante. Contrairement à ce qui a été avancé, les motifs qui auraient été notifiés à Sabine Raynaud par les gendarmes ne correspondent pas à des chefs d’inculpation concrets. Un chef d’inculpation veut dire qu’une poursuite est possible, mais seule une inculpation effective débouche sur une poursuite. Une inculpation, qui équivaut à une mise en examen en instruction, relève dans la loi française de la compétence d’un juge d’instruction ou de celle d’un procureur. Or, dans les faits, aucune poursuite n’a pour l’instant été lancée à l’encontre de l’enseignante et rien ne dit que tel sera le cas.

Bien que les faits de l’arrestation soient incontestables, le volet judiciaire qui est ici présenté de manière trompeuse comme une forme de répression, ne repose en réalité sur absolument rien, si ce ne sont des déclarations des gendarmes, selon la principale intéressée, et la reconnaissance en flagrance des faits ayant conduit aux interpellations. Des chefs d’inculpations sont relatifs à des poursuites et sont donc notifiés officiellement aux prévenus dans le cadre de celles-ci. La conférence de presse ne repose donc sur aucune preuve tangible de la judiciarisation dénoncée, Sabine Raynaud n’ayant pas même reçu le PV de son audition. Contacté, l’un des deux autres interpellés confirme que les gendarmes lui ont notifié de possibles chefs d’inculpation, mais il n’a pas reçu non plus de convocation et n’est donc toujours pas poursuivi.

Avant la conférence de presse, le groupe Convergence 34, à l’origine de celle-ci, diffusait le 17 juin un communiqué de soutien à l’enseignante, où la présentation des faits prêtait déjà à confusion. Le texte affirme que “pour ces faits en apparence anodins, notre camarade va passer devant les tribunaux pour rébellion en bande organisée et dissimulation de visage“. Or, comme on l’a vu, rien ne prouve alors que Sabine Raynaud passera individuellement devant les tribunaux. Ces deux chefs d’inculpation n’ont jamais été officiellement notifiés par la justice.

Pire, suite à ce communiqué imprécis, la députée LFI Muriel Ressiguier réclamait à son tour dans un communiqué de presse la “levée des poursuites contre Sabine Raynaud“, poursuites qui n’existent donc pas. La députée affirme que “Sabine sera convoquée à la rentrée devant les tribunaux pour rébellion en bande organisée et dissimulation du visage“. Une affirmation qui ne repose à nouveau sur rien. Muriel Ressiguier ira même jusqu’à évoquer le cas de Sabine à l’Assemblée Nationale le 26 juin lors d’une intervention orale, avec plus de mesure puisqu’elle ne parle que de l’interpellation.

Le communiqué du 20 juin de Convergence 34 annonçant la conférence de presse dès récupération de la convocation au tribunal, reprend déjà tous ces éléments de langage, tout en parlant cette fois directement d’inculpation. On est donc là face à un vocable complètement mensonger. Le communiqué précise de plus que Juan Branco apporterait son soutien à Sabine et que l’avocate Sophia Salmeron, personnalité très médiatique au sein du mouvement, donnait immédiatement son accord pour défendre l’enseignante. Une pétition a également été lancée le 20 juin sur le site Change pour réclamer “la levée des poursuites contre Sabine Raynaud“, qui parle cette fois de cinq chefs d’inculpation. On se trouverait donc au milieu d’un coup médiatique, réunissant instances politiques et syndicales autour de faits qui n’existent pas.

La seule personne qui énonce les faits de manière plus ou moins correcte sur le plan juridique est en fait Sabine Raynaud elle-même, bien qu’elle aurait du préciser être sous le coup de cinq chefs d’inculpations “possibles” lors de sa conférence de presse.

De possibles risques pour le mouvement

Au vu de la médiatisation de cette affaire, du délai s’étant écoulé depuis les faits, et en l’absence de convocation au tribunal pour répondre de ces actes, il est plausible que le parquet saisisse un juge d’instruction pour enquêter non pas sur les cas particuliers de Sabine et des deux autres interpellés, mais sur l’ensemble de l’action péage gratuit à laquelle participaient environ 150 gilets jaunes. La façon de communiquer utilisée par Convergence 34 et qui s’apparenterait donc à un coup de com’, risque ainsi de retomber sur l’ensemble des participants à cette action et peut-être d’aggraver le cas de Sabine Raynaud si elle devait finalement être convoquée devant les tribunaux.

Ce n’est pas la première fois que Convergence 34 présente des faits de manière alambiquée. Retour sur l’historique de ce groupe, composé de plusieurs éléments militants (PT notamment) et syndicalistes et relié à l’Assemblée Générale des Gilets Jaunes à Montpellier, mais qui a par la suite fait sécession pour faire cavalier seul.

Des militants qui s’intègrent aux gilets jaunes

Convergence 34 est un groupe militant, intégré en tant que commission à l’Assemblée Générale montpelliéraine, destinée à organiser la convergence entre les différents groupes gilets jaunes de l’Hérault mais aussi d’engager des contacts avec les syndicats dans le but d’obtenir leur soutien au mouvement. A ce titre elle disposait d’un mandat représentatif placé sous la souveraineté de l’Assemblée Générale, mandat qui a plusieurs fois été remis en question lors des dites assemblées. Car il a semblé que c’était bien souvent dans l’intérêt des syndicats, dont des représentants font partie de ladite commission (plusieurs d’entre eux participaient à la conférence de presse du 27 juin), que Convergence 34 tentait de tisser des liens.

Le 11 avril se tenait une réunion rassemblant 21 organisations (dont la LDH, le collectif inter-lycéens, le Syndicat de la Magistrature, Convergence 34, des syndicats et des groupes gilets jaunes) en vue d’organiser des actions communes lors de la manifestation du 1er mai. Lors de cette réunion, Convergence 34 explique pouvoir travailler main dans la main avec les syndicats. La CGT propose alors la mise à disposition d’un centre de loisirs à Saint Cléophas pour organiser ateliers et débats. Cependant, le groupe des Gilets Jaunes du bassin de Thau exprime son désaccord avec la Commission Convergence. Ils refusent en effet de discuter avec les syndicats en raison d’une fin de non recevoir que leur avaient adressé ceux-ci par le passé.

Suite à cela est organisée une deuxième réunion la semaine suivante, lors de laquelle est annoncé que la CGT ne participera finalement pas à l’organisation de ces actions, en réaction aux désaccords exprimés précédemment. On ne peut donc officiellement tracer une convergence officielle entre ceux-ci et les organisations syndicales. Pourtant, le 1er mai, Convergence 34 diffuse au nom de l’Assemblée des Gilets Jaunes 34 un tract en commun avec les syndicats, dont la CGT.

Suite à la manifestation, Convergence 34 émet un communiqué le 3 mai pour se féliciter de l’unité qui a eu lieu entre syndicats et gilets jaunes lors de la Fête du Travail, unité qu’on peut assez logiquement contester au vu du déroulement de la manifestation. En effet, les banderoles syndicales ont été dès le départ dépassées et reléguées en fin de cortège par des gilets jaunes visiblement peu sensibles aux syndicats, lesquels n’ont de plus pas semblé vouloir laisser place à une prise de parole d’acteurs du mouvement. Ceux qui manifestaient sous les bannières syndicales ont par ailleurs quitté la manifestation dès midi, tandis que les gilets jaunes se regroupaient à 14h et subissaient une nouvelle fois une certaine forme de répression. Drôle de convergence…

Le 5 mai, Convergence 34 émet un appel aux groupes de gilets jaunes héraultais pour les convier à une réunion visant à élaborer un “outil qui permettrait de nous rencontrer, d’échanger et éventuellement de prendre des décisions ensemble“. L’appel précise que “surtout, [Convergence 34 veut] qu’un tel regroupement soit celui des Gilets Jaunes eux-mêmes, avec la garantie qu’elle soit [leur] propriété collective et respectueuse des avis et des histoires de chacun.” Le rendez-vous est donné le samedi 18 mai à Murles. Entre temps, la commission émet le 7 mai un nouvel appel à la convergence avec les syndicats pour la manifestation du 9 mai. Encore une fois, le soutien aux syndicats est évoqué.

Lors de la réunion de Murles, les intervenants de Convergence 34 évoquent leur engagement à se fédérer avec la CGT et FO, ce qui ne manquera pas de soulever de nombreux débats. “Nous avons une très bonne nouvelle, pour nous en tous cas : suite au 52ème congrès de la CGT, un appel [au soutien des gilets jaunes] a été voté à l’unanimité.” “Il serait temps !” remarque-t-on en face. “Oui, mais pour nous, c’est vraiment un aboutissement, et maintenant le travail va être que les syndicats et les têtes travaillent avec nous les gilets jaunes, incorporent notre façon de penser, de vivre, notre vision de ce que doit être la société de demain, et ne pas se laisser emporter par le fonctionnement des syndicats, parce qu’ils fonctionnent dans des carcans, et nous on veut fonctionner autrement.” Une précaution qui n’a visiblement pas été suivie pour la conférence de presse en soutien à Sabine Raynaud. “La convergence, poursuit un intervenant de la Commission, se fait parce que tout ce qui est syndicalistes, associatifs, c’est aussi le noyau dur du mouvement…” Une vision qui laisse à réfléchir sur la journée du 17 novembre 2018, et que d’aucuns auront à cœur de remettre en question.

Des gilets qui tiennent à leur indépendance

En réaction, un gilet jaune du bassin de Thau explique : “On voit déjà s’exprimer deux conceptions de la convergence, qui sont aussi deux conceptions du mouvement. […] Nous au Bassin de Thau, on en a souvent débattu en AG, et pour cette réunion on a pris les dispositions suivantes, à l’unanimité. […] Il a été décidé que dans l’état actuel, il n’était pas souhaitable de discuter avec les syndicats, parce qu’on n’a pas encore convergé entre nous.” Un autre intervenant remarque que “l’objectif de cette réunion, c’est aussi d’impulser une organisation au sein des gilets jaunes. La convergence avec les syndicats ou les partis, c’est dans les tuyaux, chacun y travaille de son côté, mais dans l’immédiat, la priorité est de travailler à la convergence à notre niveau.

Une autre gilet jaune : “Il est écrit que vous voulez converger vers des syndicats, et vous vous appelez “convergence 34”, alors que la convergence n’a pas eu lieu ! Alors avant de se réunir pour se re-réunir, il faudrait clarifier ce que vous avez l’intention de faire avec les syndicats ! Si une partie des assemblées de l’Hérault veulent se fédérer avec les syndicats, il y a beaucoup de gens qui ne vont pas vous suivre et autant le dire tout de suite.

Des gilets jaunes de Sète, à propos des syndicats : “Le 9 février, on a distribué 3 à 4000 tracts, mais les gens dans l’hôpital n’étaient même pas au courant de la grèvePour le 19 mars, on a distribué 18000 tracts, on a collé 400 affiches. On a été les voir, ils nous ont dit : “non, non, vous êtes bons à rien, on sait ce qu’il faut faire.” “Pendant la manif, des CGTistes sont allés voir des gens qui étaient syndiqués et qui portaient le gilet jaune, et ils leur ont dit : “t’as rien à faire là, à porter le gilet jaune…

Un gilet jaune du rond point des Près d’Arènes à Montpellier, et qu’il convient de distinguer de Convergence 34 malgré leurs communiqués communs, exprime une position plus modérée : “On a trop parlé des syndicats ce soir, même si c’est une question importante. Notre priorité c’est les gilets jaunes. Les syndicats, ça va après. Au rond point Près d’Arènes on a signé des conventions avec les syndicats. Mais ça n’engage aucun autre gilet jaune. Le plus important c’est de se réunir en tant que gilet jaune. Les syndicats, on les met en background.

Deux gilets jaunes mettent finalement le doigt sur le problème que pose cette réunion de Murles :
« J’ai juste une question, sans polémique mais pour de la clarté. Vous nous avez dit qu’on avait mal compris la réunion de ce soir entre convergence des gilets jaunes et des syndicats. Nous, nous avons lu cette lettre : « Chers amis, nous étions aux coudes à coudes le 1er mai (…) Nous vous invitons à un débat (…) nous inviterons Gilets Jaunes et Syndicalistes à s’exprimer. Ce débat pourrait avoir lieu le 21 ou le 23 mai dans une salle qu’il nous reste à trouver. » Et c’est signé “Convergence 34”. Nous avons lu cela, et nous avons pensé que c’était au programme, et nous en avons discuté en AG. Donc je voudrais vous demander ce qu’il en est exactement.
C’est un
malentendu, répond Convergence 34, ce n’était pas du tout l’objet de la réunion de ce soir. Ça, c’est notre travail avec les syndicats. C’est convergence 34, mais c’est autre chose.
– Mais quand même, c’est compliqué que ce soit la même commission qui gère à la fois la convergence avec les syndicats et la convergence entre GJ.
– Mais c’est pas la même chose…
– Oui, mais si c’est les mêmes personnes… » 

La lettre à laquelle font référence ces gilets jaunes est en fait une invitation de Convergence 34 aux syndicats et aux gilets jaunes à participer à une autre réunion, organisée au Dôme à Montpellier, le 23 mai. Lors de cette réunion de nombreuses voix de gilets jaunes s’élèvent contre la convergence avec les organisations syndicales. Ainsi, un gilet jaune de Montpellier : “On a essayé cette convergence pendant les mois de décembre, janvier, février, mars et avril. Il y a eu des discussions au Peyrou, et comme vous dites, ça a fait l’objet de controverses. Dans toutes les AG GJ depuis six mois, il a toujours été dit que les GJ veulent rester indépendants. Et que quand le GJ rentre dans le mouvement, il abandonne un peu son idéologie, pour voir de quelle manière on peut avancer. Les choses sont allés jusqu’au fameux 1er mai. Or voilà ce qui s’est passé. La CGT est arrivée avec ses gros bras, a mis sa radio à fond, alors que nous avions prévu de nous exprimer… […] Mme Ressiguier est arrivée drapée, puis tout le monde est parti en avant, et on a dit aux GJ : « Derrière ! ». À la suite de ça, la question a été soulevée à l’AG du Peyrou. Et il a été voté que nous soyons indépendants.

Lors de cette réunion, gilets jaunes et syndicalistes sont à parité. Globalement, la majorité des gilets jaunes qui défendent l’idée d’intégrer les syndicats au mouvement sont des membres de Congervence 34, ou des gilets jaunes syndiqués. Malgré leur bonne volonté, une véritable réticence s’exprime de la part des gilets jaunes qui ne font pas partie ou ne sont pas coutumiers du milieu syndical : “Pour revenir à la question de la convergence, on est écœuré par les syndicats, je vais vous expliquer pourquoi. Il y a eu le 6-7 janvier, avec cette fameuse grève, le samedi on nous disait : « Dès lundi tout sera bloqué, il va y avoir blocage des chauffeurs routiers » et finalement il s’est trouvé un petit accord… Donc voilà ce qu’on a décidé à la dernière AG, où on était 70. Je vais vous lire le compte-rendu : « En l’état actuel de la situation et des relations, qui est en faveur d’une convergence avec les syndicats ? Non à l’unanimité. La question est reposée : Qui veut exprimer une autre position par rapport aux syndicats ? Aucune réponse. »

Des gilets jaunes du bassin de Thau expriment leur mécontentement. ” Là dans cette réunion, j’ai l’impression d’un quiproquo permanent. Vous croyez qu’on parle de la même chose, mais vous n’arrivez pas à entendre le constat de base : la distance et la profonde défiance de la plupart des Gilets Jaunes, envers vos manières de cadrer les questions, vos « mobilisations », vos « revendications communes ». Les Gilets Jaunes, c’est des gens qui ont fermé leur gueule pendant des années, des dizaines d’années parfois, et qui soudain ont décidé de l’ouvrir. Donc forcément c’est compliqué, précisément à cause de ces réflexes militants, qui vont cliver et qui épuisent le mouvement, qui le vident perpétuellement de sa substance. Cette recherche d’une structuration pour elle-même, en vue d’un hypothétique blocage, cette fameuse convergence… Ce blocage n’aura jamais lieu, puisqu’il n’a pas eu lieu en décembre ! Du moins pas comme vous l’imaginez : il faudra d’abord qu’à l’intérieur de chaque institution – et en premier lieu à l’intérieur des syndicats – la résistance soit telle qu’elle impose le débrayage.

J’aimerais partir sur trois constats. Il y a des gens qui se sont regroupés spontanément avec des demandes très précises, de justice sociale, fiscale, et d’être pris en compte. Là où ils pouvaient se retrouver. Pour les organisations, elles ont fait le choix d’être dans le dialogue social. Mais où était le dialogue social sur la loi travail ? Quand les syndicats sont arrivés à la table des négociations, la loi était déjà écrite… La grève elle marchera pas, parce que moi je vais pas faire la grève pour ça.

Ce mouvement a des perspectives, et il est quelque chose d’historique parce que ça fait 40 ans que les syndicats n’ont pas réussi à faire cela. Parce que vous avez tous fait des grèves sectorielles, avec des permanents à vie. Et je pense que là aussi, vous pourriez mettre de l’eau dans votre vin. Tant que vous n’avez pas fait ce travail, il n’y aura pas de convergence. Parce qu’on peut aussi retourner la question : pourquoi serions nous là à vous rejoindre ? Pourquoi vous ne nous rejoindriez pas, vous ? Faites votre autocritique ! Et je voudrais aussi vous dire que nous sommes, depuis le début, hors syndicats et hors partis politiques. Pour autant, nous faisons des convergences.

Ce qui m’intéresse chez quelqu’un, ce n’est pas qu’il soit syndiqué, c’est qu’il soit GJ. Les gilets jaunes syndiqués, on les aime, et ils sont Gilets Jaunes ni plus ni moins que les autres. Un GJ, c’est quelqu’un qui demande de la dignité et de la liberté. L’essence est assez symptomatique. […] Sur les revendications syndicales, je ne crois pas me tromper : la plupart des syndicats demandent un smic à 1800 euros. J’ai lu un article récemment, qui disait que si les salaires étaient indexés, le SMIC serait à 3000 euros. Et moi qui suis rentré dans la vie active vers 1999-2000, effectivement je le vois bien… Avec 1800 euros par mois, on s’endette. Pour moi, c’est pas une revendication fédératrice.

Des prises de position malgré l’absence de consensus

Ces citations ne sont pas représentatives de l’ensemble des points de vue exprimés lors de cette réunion, le discours inverse a en effet pu être tenu par les syndicalistes présents et certains gilets jaunes. Mais elles montrent clairement qu’il n’y a pas eu de consensus entre les différents participants sur la question des syndicats et de la convergence espérée et plusieurs fois proclamée par la commission en question.  Là où le bas blesse, c’est que le compte rendu de cette réunion, émis par Convergence 34, n’a pas forcément respecté cette diversité d’opinion autant qu’elle a pu s’exprimer.

On peut voir dans le document ci-dessus que les débats ont été résumés de manière pour le moins orientée, les objections étant résumées et mises en opposition à un argumentaire pro-syndical, alors que rien n’a été concrètement acté dans ce sens lors de cette réunion, ni même en assemblées générales puisque la question a toujours prêté à débat et n’a été tranchée par vote que dans le sens d’une indépendance du mouvement. Convergence 34 ne respecterait donc pas tout à fait le mandat qui lui avait été donné, et s’évertuerait à vouloir inclure officiellement la dimension syndicale dans le mouvement ou à faire converger celui-ci vers les syndicats, en dépit des objections qui lui sont opposées.

Si le mandat initial de la commission réside dans le fait de former la convergence comme de coordonner les différents groupes gilets jaunes héraultais, il semblerait qu’elle n’a pas vraiment respecté les avis émis lors de l’Assemblée générale et s’est lancée dans un cycle de communications et de prises décisionnaires en dehors de tout contrôle, provoquant des réactions négatives, comme nous l’ont relaté plusieurs membres de l’AG montpelliéraine.

C’est suite à cette façon de procéder et de communiquer indépendamment que la commission est plusieurs fois remise en question lors des assemblées du Peyrou. Sa dissolution est même évoquée par une participante. Il est également évoqué le fait de refonder la commission Convergence en lui donnant un nouveau mandat plus clair et plus restrictif, soumis à un contrôle plus strict de l’Assemblée. La commission Convergence 34 répond donc à l’AG par une lettre le 26 mai, où elle postule qu’il est possible que “des erreurs aient été commises, ou que tout le monde n’ait pas perçu la même nécessité de converger.” Elle appelle l’assemblée à s’exprimer sur “la nécessité de la convergence et le refus de l’anti-syndicalisme“. Et annonce… son retrait de l’assemblée et sa prise d’indépendance : “En attendant ces réponses, la commission décidera elle-même de ses actions, dont elle rendra compte à titre d’information, si l’AG le souhaite.” Depuis, elle n’a toujours pas réintégré l’Assemblée Générale montpelliéraine.

Dans une lettre adressée par la suite aux groupes de gilets jaunes de l’Hérault, et destinée à coordonner les actions des mois de juin et juillet, la commission Convergence 34 n’évoque plus la présence ou la volonté d’une convergence avec les syndicats, mais axe sa communication sur l’urgence d’une coordination des différents groupes gilets jaunes. Peut-être un moyen de se remettre dans le jeu, alors qu’elle ne dispose plus d’aucun mandat à l’assemblée.

Ce qui pose ici problème est donc plus une certaine façon de faire et d’exprimer les choses, qui s’est au fil du temps affranchie du mandat initial dont disposait Convergence 34 pour se diriger vers l’aménagement d’une porte d’entrée dans le mouvement pour les syndicats, au mépris de l’avis de certains groupes et sans avoir pu en obtenir l’aval officiellement. Un comportement qui a mobilisé beaucoup de temps et d’énergie lors des assemblées, selon plusieurs de ses membres, et qui apparait en rupture avec le fonctionnement du mouvement.

Avec la conférence de presse du 27 juin, Convergence 34 s’est à nouveau engagée auprès des syndicats et partis politiques pour soutenir Sabine Raynaud. Encore une fois, ce n’est sans doute pas l’intention qui est mauvaise à la base, mais la façon de faire, qui se base sur une manière trompeuse ou au mieux elliptique de présenter les faits, et qui risque à nouveau de retomber sur l’ensemble du mouvement. Car il peut être risqué de jouer avec l’exactitude des faits pour des raisons de communication, notamment dans les affaires judiciaires, et on peut se demander si les syndicats et organismes politiques concernés seront effectivement derrière l’enseignante en cas de procès, alors qu’ils ont été biaisés par les effets de communication utilisés par Convergence 34 à de nombreuses reprises pour médiatiser son cas.

On peut bien sûr remettre en question le positionnement des forces de l’ordre, et in fine, du gouvernement, par rapport au mouvement social qui est en cours. Mais au regard de ces nombreuses manœuvres d’inspirations politique ou syndicale, la méfiance des gilets jaunes envers les militants politiques et syndicats peut apparaître fondée.

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