Gilets jaunes : comment se fait l’instrumentalisation de la violence

Mise en situation.

Vous êtes le plus jeune président de la Vème République. Vous avez été élu face à la candidate d’extrême droite, autour d’un large consensus national et au terme d’une campagne éclair, encouragée par le concert de médias subjugués par votre aura de jeune premier qui réussit en tout. Cependant, issu d’un mouvement que vous avez initié plus que d’un parti, votre base est étroite, et chancelante. Avec 8,6 millions de voix au premier tour, vous ne représentez que 12% des Français, dont bien peu vous connaissaient avant votre nomination au précédent gouvernement.

Malgré cela, vous choisissez d’appliquer une politique néo-libérale abrupte, fort d’une majorité écrasante au parlement. En supprimant l’ISF et en entamant un cycle éreintant de réformes, vous dégringolez bientôt dans les sondages et voyez se multiplier les mouvements sociaux. Qu’importe, la ligne doit être tenue, et vous faites fi de ces quelques avertissements. De toutes façons, les média sont jubilatoires et ne cessent de vous dépeindre comme un dieu vivant. Après seulement un an et demi de mandat, c’est au tour du bon peuple, écrasé par le rouleau compresseur des taxes, de se réveiller.

Évidemment, cela change des bonnes vieilles manifs merguez de syndicats désertés (le taux de syndication en France est l’un des plus bas d’Europe, à seulement 11%). Vous prenez peur. La colère du peuple prend parfois des formes un peu excessives… Vous choisissez d’exploiter celles-ci pour stigmatiser ce mouvement inédit dans l’histoire contemporaine, tout en lâchant 10 milliards par un habile tour budgétaire. Encore une fois, les média, mus par le sensationnalisme, s’engouffrent dans la brèche et s’efforcent de briser, à vos côtés, la dynamique qui se crée. Las, cela ne semble pas avoir d’effet, et la mobilisation ne s’essouffle pas, au contraire. Vous pensez donc dissuader toutes ces personnes qui se politisent dangereusement en augmentant le degré d’intensité de la répression. Dans le même temps, vous continuez de mener grand train votre politique, et ne cessez ainsi d’apporter de l’eau au moulin contestataire.


Bingo ! La violence de la gestion de foule que vous adoptez déclenche un sentiment d’injustice chez les manifestants, et nombre de ceux-ci sombrent à leur tour dans la violence. Sans parler de ces black blocs effrayants dont les images tournent en boucle sur les chaînes d’information en continu. Tous les faits divers de ce mouvement sont saisis et tournés dans tous les sens par de complaisants éditocrates aux abois. Antisémitisme, homophobie, racisme, extrémisme, on l’accuse de tous les maux à partir d’anecdotes, alors que l’ordre républicain battu en brèche aboutit à une judiciarisation inquiétante. Mais bientôt, la réalité vous rattrape. Les violences policières ont entraîné de trop nombreux blessés et activé le réveil de la société civile, qui vient se joindre au mouvement et en accélère la politisation. La bataille de l’image est lancée et vous tentez de pressuriser la presse de terrain en la ciblant. Mais la mobilisation ne faiblit pas, et jouit d’un très large et majoritaire soutien dans la population.


Le 16 mars, malgré l’annonce de l’acte 18 comme d’un “ultimatum” et connaissant la masse de black blocs qui se dirigent sur Paris, une stratégie plutôt passive est adoptée. Les Champs-Élysées sont saccagés. On accuse une gestion de foule trop permissive et tous les éditocrates poussent leurs cris d’orfraie. Bien joué ! Vous ordonnez  un nouveau tour de vis. L’ordre républicain doit régner, par dessus tout. Les consignes sont appliquées fermement par des préfets zélés sans doute effarés des proportions que peuvent prendre les dégradations dans les centre villes. On finit par appeler l’armée à la rescousse. La mobilisation s’essouffle un peu, au moins dans la capitale.

Mais le 13 avril, nouveau coup dur. De nombreux syndicats et associations appellent à se joindre aux gilets jaunes. Impossible de matraquer et d’éborgner la société civile ! Vous subissez de plein fouet ce que l’on appelle la convergence des luttes, pierre d’achoppement de tous les mouvements sociaux qui aboutissent à des révolutions politiques, qu’elles soient violentes ou pacifistes. Aïe! Les semaines suivantes, vous tentez donc d’enrayer à nouveau le rendez-vous du samedi par encore un peu plus de répression. Le ciel vous envoie un bel incendie ravager la charpente de Notre-Dame, un cadeau ! Belle occasion de changer un peu de sujet… Parce que vous n’en démordez pas, vous la poursuivrez votre politique, toujours plus vite, plus fort ! Mais le mois de mai guette, et le retour de l’été est votre pire ennemi.

La logique simpliste de cette histoire est bien évidemment à nuancer et tempérer, car son développement peut différer selon une variété de cas. Ainsi, à Toulouse, devenue un peu la capitale du black bloc et où les cortèges sont parmi les plus épais de France, la répression est restée intense, mais a pu prendre des formes différentes. Plus d’interpellations, moins de LBD, plus ou moins de gaz, etc. A Paris, elle a varié selon la mobilisation, mais pour l’acte 23, on a pu assister à une stratégie très agressive pour empêcher les rassemblements de gilets de s’opérer, suivie d’une intense pressurisation du cortège, puis d’une véritable et massive nasse sur la place de la République, où des scènes très violentes ont été observées. L’idée étant d’envoyer de petits escadrons de CRS et de la BAC en plein milieu des manifestants pour procéder à des interpellations ou des charges. Naturellement, encouragée par leur faible nombre, c’est une pluie de projectiles qui s’abat petit à petit sur eux. La violence est générée par la stratégie même. On a donc de belles images à présenter à la population. Cependant, le gouvernement, qui se targue d’être à la pointe de la modernité, sous-estime sans doute l’impact et la diffusion de ces autres images, qu’on trouve en deux clics sur Youtube et qui montrent une réalité toute autre, celle des innumérables violences policières.

A Montpellier, la gestion de foule semble avoir toutefois évolué depuis l’acte 20. Naturellement, on peut toujours parler d’une forme de répression, mais qui s’est affinée au fil du temps. L’idée est d’interdire le retour dans le centre-ville du cortège, les dégradations ayant été trop nombreuses lors des actes aux confrontations violentes et la manifestation nuisible à l’activité commerciale de l’Écusson. La violence des forces de l’ordre est bridée par l’usage stratégique qui en est fait. On utilise les CRS pour barrer l’accès aux rues permettant de rejoindre la place de la Comédie. On laisse les gens dans cette nasse un petit moment, évidemment la tension monte un peu. Un black bloc finit par jeter sa bouteille ou bousculer un petit peu, mais cela ne suffit plus à déclencher une violente et immédiate dispersion. Il faut attendre de nouveaux actes agressifs pour entraîner celle-ci, ce qui finit bien sûr toujours par se produire, certains sont venus pour ça.

La manifestation sauvage qui s’ensuit est désormais encadrée avec une très grande retenue. On colle à la queue de cortège une ligne de gendarmes mobiles, qui jouissent d’une meilleure image parmi les manifestants, et qui se charge de faire avancer la foule à marche forcée, sur les boulevards cernant le centre. Les CRS ou la CDI 34 sont utilisés à nouveau pour bloquer les rues et forcer le cortège à tourner, sans fin, autour de l’Écusson, ou procéder à des interpellations. On évite de les mettre au contact et on les utilise en dissuasion. Cette stratégie est payante et finit par démobiliser le gros de la foule petit à petit. Vers 18h, il ne reste plus qu’une ou deux centaines de personnes. On peut alors procéder à la dislocation de la manifestation, soit comme lors de l’acte 21, par une simple fouille et contrôle d’identité…

Soit comme lors de l’acte 23, par une violente charge de la BAC et de la CDI 34, utilisées en forces d’action, et qui continuent ainsi malheureusement de ternir leur image aux yeux de la population. A ce moment, la plupart des black blocs, qui avaient motivé cette charge en brûlant des poubelles, dont l’une en explosant a occasionné une éraflure au commandant de l’escadron, ont déjà disparu du cortège pour retourner sur la place de la Comédie. Auparavant, la dispersion de la place de la Préfecture s’était faite de manière retenue après une longue attente immobile. Fait assez rare pour être souligné, les CRS avaient respecté toutes les sommations d’usage et ont même pour certains dialogué avec des manifestants. Mais las, la gestion devait répondre à la désignation par M. Castaner de Montpellier comme point sensible probable de cet acte. Comment expliquer au passage, que 60000 forces de l’ordre soient mobilisées pour 27900 manifestants ? C’est dire le cynisme des estimations gouvernementales.

Alors, quelques grenades lacrymogènes et assourdissantes ont aussitôt suivi les coups de matraque abattu sur la banderole ayant provoqué la bousculade, et le blindé canon à eau a, pour la première fois à Montpellier, fait son office. Un manifestant octogénaire fait les frais des gaz et doit être arraché aux boucliers qui se pressent autour de lui. Ce sont encore des personnes du commun des mortels qui se sont fait matraquer ou frapper, à plusieurs reprises dans la journée, lors d’une manifestation qui n’était pas interdite. Lorsque la police agit, elle ne distingue plus un manifestant d’un autre, son action est une succession de mouvements calibrés, travaillés mille fois. Ce faisant, elle ne fait qu’exécuter les ordres que la grande pyramide de la hiérarchie lui transmet.

Lors de l’acte 22, en l’absence quasi absolue de black blocs partis à Toulouse ou Paris, pas une seule grenade n’a été utilisée et aucun affrontement n’a eu lieu. La dispersion ne s’est même pas produite, malgré deux projectiles dont les lanceurs présumés ont plus tard fait l’objet d’interpellations. En conséquence de ce calme inhabituel, aucune dégradation n’a eu lieu. Ce qui montre bien que dans son ensemble le mouvement des gilets jaunes est pacifiste, et que la violence qu’on a dépeint pendant plusieurs mois est issue d’une instrumentalisation. La panique que génère une gestion de foule agressive et brutale, peu souple, est le berceau qui permet à certains de s’adonner à la violence ou à la casse. A Montpellier, chaque fois que les forces de l’ordre ont agi dans la retenue et le respect, aucune violence n’a été générée.

Parce que le fonctionnement de ces rendez vous du samedi est fortement binaire. En discutant un peu avec les policiers, on se rend rapidement compte que beaucoup voient la manifestation comme un adversaire, comme si elle était pleine de casseurs alors que 90% des gens qui la composent sont pacifistes, dont une bonne part qui ne conserve même aucune rancœur contre eux, capables de distinguer l’homme de l’uniforme. Au fil du temps, ils semblent de plus en plus tendus et fermés, on ne peut que ressentir leur énervement. Les violences qu’eux mêmes ont subi presque chaque semaine ne peuvent être niées. Leur place humainement est très dure à tenir. Le point de vue chez les gendarmes mobiles, qu’on sent plus proches des gens, et moins hostiles, semble assez différent. On les voit plus souvent dialoguer avec les manifestants.

Et bien sûr, côté gilets jaunes, beaucoup sont en colère, et c’est une colère globale, contre l’institution de la police, contre les institutions de manière générale, contre cette classe dirigeante qui ne sait plus comment travestir son mépris et faire illusion. On peut voir dans les commentaires sur les réseaux sociaux, sur les groupes où de nombreux gilets jaunes s’échangent des informations, que les réactions de tristesse et de dépit quant aux suicides dans la police sont massives. Oui, on voit de tout, et parfois la forme injuste et haineuse que peut prendre la colère. Mais il convient de considérer alors les débats qui s’engagent et à quel point la volonté de désamorcer la haine s’affirme rapidement dans les échanges. Les gens se demandent de quel droit ils sont dépeints par de nombreux médias ou élus tels des animaux barbares, et traités comme tels par les hauts fonctionnaires chargés d’appliquer l’ordre républicain. C’est parce que c’est une sorte de match, de partie d’un jeu stratégique, qui est jouée chaque samedi entre deux adversaires aux forces complètement inégales. Et lorsque celui qui dispose de la plus grosse force de frappe en fait un usage débridé, la violence s’autogénère dans une logique irrémédiable, alimentée par le chaos des lacrymogènes et grenades assourdissantes.

C’est votre choix politique.

 

Vous pouvez revivre la mobilisation des gilets jaunes en retrouvant tous nos reportages vidéos sur cette page ou sur notre chaîne.

Photographies issues de l’acte 23 à Montpellier, par Andrea Saulle